| Vassili Grossman |
Retrouver la plume de Vassili Grossman
sonnait comme une évidence. Besoin de prolonger le plaisir que j'avais eu à la lecture de "Vie et destin" et je n'ai pas été déçue.
Très vite, j'ai eu le sentiment que Vassili Grossman avait eu besoin de reprendre sa plume,
comme l'on reprend son bâton de pèlerin. Terminé en 1963, soit trois ans
après la confiscation de Vie et destin, la vocation
de son livre était sans doute celle d'être une sorte de testament. Comme si
pour l'auteur, il était urgent et nécessaire d'écrire, avant qu'il ne soit trop
tard et que son cancer généralisé ne l'emporte. Il va à l'essentiel,
abandonnant rapidement une narration " classique" à la
Tolstoï. C'est un condensé de sa pensée et de son écriture C'est un
dernier cri devant l'injustice, la souffrance d'un peuple, et c'est aussi
un brûlot courageux contre la dictature. J'ai adoré ce livre !
Tout commence par un voyage.
« Le
train de Khabararovsk arrivait à Moscou vers neuf heures. » Si la première scène ne se passait pas dans un train, je
dirais que durant les premières pages, l'auteur nous mènent en bateau.
Parmi une foule bigarrée de voyageurs, un homme, vieux, discret, trop sans
doute. Ce n'est qu'à la fin du premier chapitre que nous en apprenons un
peu plus sur lui. Il regarde « par la fenêtre en se tenant les tempes » écrit-il. Il
s'interroge ... « Pas une
seule fois, tout au long de ces trente dernières années, il
n'avait pensé que tout cela pût encore exister. Ainsi , la vie avait continué
sans lui. Il en avait une nouvelle preuve. » Or , il s'agit, on le comprend bien plus tard, du
personnage central du livre. Cet anonyme, solitaire, perdu parmi une foule
bigarrée est un homme qui a passé 30 ans de sa vie en détention dans un camp.
Enfin libre, Ivan Grigorievitch va retrouver ses plus proches parents à
commencer par son cousin Nicolas Andreiévitch.. Biologiste, marié depuis
plus de 28 ans avec Maria Pavlovna, il forme avec elle un vieux couple qui
ressemble à un autre couple, celui de Strum physicien et de sa femme
Lioudmilla de Vie et Destin. Cela sonne presque trop vrai pour ne pas
avoir été vécu par l'auteur. Je n'ai pas lu la biographie de Myriam
Anissimov, mais je pense qu'elle fera bientôt partie de ma liste de livres à lire.
« Il était irrité contre sa femme: cette chose stupide qu'elle venait de lui dire il y avait pensé avant même qu'elle lui en parlât. Et ce n'était pas la première fois que cela arrivait. Il s'irritait d voir en elle ses propres faiblesses. Mais il ne comprenait pas s'il s'indignait au nom de ses imperfections à elle mais des siennes propres. Et si lors les discussions qu'il avait avec sa femme, il se calmait si facilement, c'est qu'il s'aimait lui même; en lui pardonnant , il se pardonnait. »
Or, en même temps que Nicolas Andreiévitch se réjouit de la libération d'Ivan, ces retrouvailles inattendues et inespérées résonnent comme une convocation intérieure, une sorte de bilan. Sa propre vie lui apparait remplie de mesquineries, de flatteries, de mensonges, d'attente et de reconnaissance. Une profonde confusion l'anime. Suspicions et délations sont les mamelles de la peur. « Les temps étaient difficiles » écrit l'auteur. L'accusation de meurtres portée à l'encontre de médecins juifs est sur toutes les lèvres. Exemple parmi tant d'autres d'une forme d'antisémitisme qui ne dit pas son nom, mais qui l'inquiète et le rend particulièrement nerveux.
« Mais ils avaient avoué ... s'ils n'étaient pas coupables, ils s'étaient reconnus coupables, il fallait supposer qu'il y avait eu un autre crime encore plus atroce que celui dont on les accusait et que ce crime était perpétré ...contre eux. Le seul fait de penser à tout cela était effrayant. Il fallait avoir un singulier courage pour mettre en doute leur culpabilité, car alors les criminels, c'étaient les dirigeants de l’État socialiste; le criminel c'était Staline. »
Alors quand Ivan
franchit la porte de son appartement, c'est un souffle de culpabilité qui
s'engouffre dans son esprit. Leurs
retrouvailles ne sont évidemment pas comme ils pouvaient l'attendre
de part et d'autre. Malgré les liens du sang, la rencontre n'a pas lieu. L'âme
humaine ne semble avoir aucun secret pour Vassili Grossman qui traduit
avec subtilité les mouvements contradictoires des pensées des 2 personnages.
« - Dis moi,
tu as signé la lettre qui condamnait les médecins assassins? [...]
- Quel drôle
d'homme, tu fais ...
Nicolas
Andreiévitch s'arréta court .. Il était glacé d'angoisse, et en même temps, il
sentait qu'il était en sueur, qu'il avait rougi, que ses joues étaient en feu.
- Mon cher ami, il
n'y a pas
que pour vous, là -bas dans les camps, que la vie était difficile. Pour nous
non plus ce n'était pas commode...
- Mais à Dieu ne
plaise! se hâta de répondre Ivan Grigoriévitch. Je n'ai pas à te juger, ni toi
ni les autres. Moi, un juge! Mais qu'est- ce qu tu crois ? Qu'est-ce que tu as
? Mais au contraire...
- Non, non je ne
parle pas de cela, dit Nicolas Andreiévitch. Je dis qu'il est important
dans les contradictions, dans la fumée dans la poussière de ne pas être
aveugle, de voir l'immensité du chemin parcouru, car si l'on devient
aveugle, on peut devenir fou.
Ivan
Grigoriévitch dit d'un air coupable:
- Oui, tu
comprends mon malheur, c'est qu'apparemment je prends la vue pour la
cécité. »
On l'aura compris, les
premières rencontres que fait Ivan à peine libre, sont plutôt décevantes.
L'enjeu semble ailleurs. L’auteur y déploie les souvenirs, ce qui lui permet de
dresser un état des lieux de l'état soviétique. De récits
poignants et réalistes, ce sont quelques
faits marquants de l'histoire russe, de la révolution jusqu'à ses répercussions
en 1937. Et l'auteur ne mâche pas ses mots lorsqu'il
aborde le pouvoir de l'Etat qui soumet, qui dévore, qui
détruit l'individu. Une fois de plus Vassili Grossman ne semble pas
craindre la censure. Il donne l'impression de reprendre le même ouvrage, qui
consiste pour lui sans doute à être d'abord un témoin, un passeur rongé
par des questions qui semblent ne jamais pouvoir le quitter. Le chapitre
VII en explore tous les recoins.
« Qui est coupable? Qui répondra ? ("quoi répondre ?selon la traduction). Il ne faut pas se hâter de répondre. »
Et
l’auteur de s'y atteler
durant une dizaine de pages. Successivement il va faire le
portrait de quatre sortes de délateurs qu'il désigne par le prénom Juda,
auquel il ajoute un numéro.
« Au commencement était le Verbe... En vérité » écrit-il
A la question qui le taraude "qui juger? " il finit par
donner une réponse qui lui permet de se réconcilier avec le genre humain : « La
Nature de l'homme. C'est elle qui engendre ces monceaux de lâcheté, de
mensonges de pusillanimités, de faiblesses. Mais c'est elle aussi qui engendre
le beau, le bien, le pur. »
Ces pages là sont magnifiques, elles subsistent
bien longtemps après la lecture du livre. Malgré l’incompréhension et la
consternation que ressent l’auteur devant la « honte de la ...cochonnerie
humaine », sa plume transpire
d‘amour pour l’être humain.
Lorsqu’Ivan trouve ensuite un travail en tant que serrurier puis,
un gîte chez une veuve, c’est une autre aventure qui commence. Vivre et travailler en tant qu'homme libre est si nouveau et étrange pour lui. Au fil des mois, il
va trouver auprès de cette femme, qui l’héberge, Anna Sergueievna plus qu'un simple réconfort.
« Ces souvenirs du bagne, qui surgissaient souvent ainsi sans aucun lien, le tourmentaient par leur caractère chaotique. Mais il sentait, il se rappelait qu’on peut comprendre le chaos et il savait qu’il était en mesure de le faire maintenant que le périple des camps était achevé... »Sans pouvoir en prendre conscience, Ivan aspire de tout son être à retrouver la douceur d’une femme. C’est naturellement qu’Anna Sergeuievna et Ivan vont se rencontrer et qu’un dialogue va s’établir passant d’une simple confiance, à l’intimité des corps et à celle des confidences.
« Moi je n'oublierai jamais tes paroles. Elles sont claires comme le jour. Je te demandais comment les allemands ont ils pu faire mourir des enfants juifs dans les chambres à gaz et comment peuvent-ils continuer à vivre après cela? Est-ce que vraiment ils ne seront jugés ni par Dieu, ni par les hommes? Et tu m'as répondu : il y a un seul châtiment pour le bourreau: Il ne considère pas sa victime comme un être humain et par le fait même, il est son propre bourreau. Quant à sa victime même si on la tue, elle reste à jamais un être humain. »
Si Grossman dans la bouche d’Anna désigne la
dictature du régime nazi, c’est pour revenir quelques pages plus loin sur la
dictature stalinienne. Dans un long
monologue, elle revient à son tour sur ses souvenirs, comment séduite par le
régime, elle devint une gamine engagée, accusant comme tant d’autres, les
koulaks de leurs mauvais résultats. « Mais
on connaît la chanson : tu n’as pas réalisé le plan , donc tu es un koulak
camouflé. » Dans son
camp, Ivan n’a pas connu cette histoire. C’est une oreille neuve et attentive
qui apprend de la bouche de cette femme
cette vérité sur les dégâts de la dékoulakisation
et de la famine qui s’en suivit.
La description de la famine à laquelle la paysannerie a été soumise, révolte Vassili Grossman. si bien que les pages qu'il couche sous sa plume, ne vous lâchent plus.« Qui a ordonné ce massacre général ? Je pense souvent à cela. Est-il possible que ce soit Staline ? Je crois que depuis que la Russie existe, jamais un tel ordre n’avait été donné. Non seulement le tsar mais même les Tatars, même l’occupant allemand n’ont pas donné d’ordre tel - l’ordre de tuer les paysans par la famine- en Ukraine, sur le Don, au Kouban - de les tuer eux et leurs enfants. » [...] « C'est alors que j'ai compris: ce qui compte avant tout pour le pouvoir soviétique, c'est le plan, réaliser le plan ! Obéir aux réquisitions! L'essentiel c'est l'Etat. L'Etat est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple. »
Plus on avance dans le livre et plus on est saisit par les réflexions sur l’histoire de la Russie que livre l'auteur Obsédé par cette idée de la liberté, au point d'en oublier à plusieurs reprises son personnage principal,.on sent qu'il cherche avant tout à comprendre pour en tirer des lois, et sans doute aussi des leçons de l'Histoire, mais surtout trouver la force de continuer à vivre, alors que la liberté a été
ravie, bâillonnée, séquestrée et mises à mort avant de devenir « un ornement de l'Etat ». Jusqu'au bout, Vassili Grossman nous fait partager les
oscillations constantes de sa pensée tiraillée par des angoisses, des
doutes et une foi inébranlable en l'homme, malgré « la longue liste des violences. » Cela passe par différents portraits dont ceux de mais aussi de Lénine et de Staline et celui d'un apôtre de la révolution, nommé Lev Mekler. je ne résiste pas en donner un dernier extrait. Lorsque ce
prédicateur sans pitié pour les ennemis du régime,
cet idéaliste cruel et impitoyable se retrouve lui aussi en prison, il reste curieusement, je dirais fidèle à ses
convictions, malgré toute la
violence avec laquelle les nouveaux maitres de la Révolution s'acharne sur lui, aussi fidèle qu’un chien.
« Mais le chien bouleversé par cette
cruauté inattendue inexplicable continue de suivre son maître?
Pourquoi? Pourquoi? Qu'ai-je donc fait? se
demande-t-il.
Il ne
peut comprendre que cette haine subite dont il est l'objet n'a rien d'absurde
ni de fou, mais qu'on contraire elle est réelle donc rationnelle.
...
Cette haine est normale, compréhensible, d’une
logique toute mathématique. Mais le chien a l’impression que tout cela n’est
qu’hallucination, absurdité folie. Il est inquiet de son maitre. Il veut le
tirer de son égarement, non pour soi naturellement, mais pour lui.
Quant au maitre, il comprend que le chien ne
le lâchera pas. Il sait déjà ce qu’il lui reste à faire : l’étrangler ou
le tuer d’une balle.
Et pour
que l'exécution du chien qui l'idolâtre, qui l'adore ne suscite pas la
réprobation des voisins, le maitre décide de le transformer par un
artifice habile en ennemi : que le chien avoue donc avant de crever qu'il
voulait le déchirer lui et son maître à belles dents!
Il est plus facile de tuer un ennemi que de
tuer un ami. »
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