mardi 7 mai 2013

"La femme Infidèle"


Ce roman est un petit bijou. Même le titre est trompeur car  il ne traite pas de l’infidélité d'une femme, dont  l'auteur nous dresse un portrait plus que succinct,  il radiographie  les états d'âme du mari trompé.
L'incipit s'ouvre sur un aveu: " Je n'oublierai jamais le jour où j'ai appris que ma femme me trompait." Cette confession place le lecteur immédiatement au cœur de l'intime. Le procédé est efficace, nous ne pouvons qu'accompagner  le mari trompé dans sa chute abyssale. Plus il tombe, plus il n'en revient pas de tomber.
Le choc a été si  brutal, si inattendu, que Pierre Grimaldi chef comptable, marié depuis  6 ans, ne sait pas quoi faire du sms qu'il a lu presque par inadvertance sur le portable de sa femme. Faut-il préciser que ce qu'il découvre: " Je suis ta salope" est loin d'être un simple billet langoureux ! Or voilà justement, cet "Alexis Alexandrovitch Karénine" des temps modernes, n'a pas le tempérament  guerrier d'un Ménélas. A la sidération première qui le bâillonne en même temps qu'elle le protège, se mêlent d'inévitables interrogations, la jalousie  pimentant jusqu'à l’écœurement des affects déjà secoués et que la culpabilité  parviendra à peine apaiser. 
Ce qui nous  rend ce Pierre Grimaldi si sympathique, c'est peut-être d'abord sa propre remise en cause et .la modération qui, il l'espère lui permettra de  garder la tête hors de l'eau. Sa vie a basculé et il cherche d'abord à comprendre, car s'il doute de l'amour de sa femme, de son côté,  il en est toujours aussi amoureux. Il passe ainsi par tous les tourments de l'homme trompé, et le talent de Philippe Vilain c'est justement de nous livrer les incessantes tortures auxquelles ses pensées les plus contradictoires le soumettent, auscultant avec minutie chacun de ses soubresauts. Au fil des pages,on comprend que le mal qui le ronge, gangrène chaque jour davantage leur relation et combien progressivement  cet homme  pressent que de cette maladie leur relation ne pourra se remettre. Découvrir la tromperie non seulement brutalise le présent, mais détruit le futur tout autant qu'il salit le passé. Aucun des points de repère sur lesquels le rapport au monde et aux êtres s'est  construit,   n'est fiable.
Derrière l'adultère, l'auteur  dessine aussi en ombre portée l'idée d'un deuil et du temps qu 'il  faudra pour se projeter dans un futur où la confiance en soi d'abord pourra se rétablir.
Je ne connaissais pas Philippe Vilain, et je serai assez curieuse de lire d'autres romans de sa plume. Je ne sais donc pas si  le  rythme à l'intérieur des phrases témoigne d'une volonté spécifique de l'auteur pour traiter de la blessure du narrateur  ou s'il  s'agit de son style en général.
Peu importe. Ce roman a été un grand coup de cœur autant par la puissance des émotions que son auteur réussit à traduire, que par la façon dont il gère la narration.

Philippe Vilain a  remporté le prix Jean Freustié 2013 

Extraits: 
"...sans m'apporter de réponse, ces délibérations continuelles me donnaient au moins le sentiment de cheminer vers une vérité de l'amour: que, sans doute, l'on aime jamais que de façon contradictoire, si l'on peut tromper sans aimer comme aimer en trompant, s'abstenir de tromper sans pour autant aimer, ne pas aimer même la personne avec laquelle on trompe  pour mieux aimer celle que l'on trompe, si la fidélité n'est pas plus la preuve de l'amour que l'infidélité n'est la preuve d'un désamour et alors seulement j'en concluais que tromper ne signifiait rien."

"Sans doute y a t-il au moins trois sortes de cocus: ceux qui accusent leur épouse, ceux qui accusent l'amant de leur épouse et ceux qui s'accusent eux mêmes: les premiers se convainquent de n'être responsable de rien, les seconds sont convaincus que leur femme n'est en rien responsable, les troisièmes s'imaginent coupables de tout. Je m'accusais ainsi maintenant que je savais, maintenant que j'espionnais ma femme, je me sentais coupable de n'avoir su la retenir, ni lui suffire, ni la satisfaire, oui je me sentais en faute d'être trompé, peut-être plus en faute même que ma femme, elle ne l'était de me tromper. "
 


 

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