Le film de Margarethe von Trotta s'ouvre sur
l'arrestation par le Mossad en mai 1960 d'Adolf Eichmann responsable de la
déportation de millions de juifs. Presque immédiatement, alors
que son mari cherche à l'en dissuader, la philosophe allemande Hannah Arendt qui vit au Etats-Unis depuis presque 20 ans propose au magazine « The
New Yorker » de couvrir le procès à Jérusalem.
Ce que Margarethe von Trotta a choisi
de nous montrer à travers ce film, c'est d'abord une femme qui pense. Les prises de vue où
elle apparait allongée sur un divan, la cigarette aux lèvres ou le regard
tourné vers une fenêtre reviennent fréquemment, comme une variation
autour de ce mouvement réflexif intérieur. Elle filme l’œuvre du temps et de la solitude qui seuls permettent de
penser "hors des sentiers battus" et d'aller à la rencontre de
sa propre pensée. J'ai beaucoup aimé ces plans là. Barbara Sukova porte d'ailleurs admirablement la
réflexion qui anime Hanna Arendt avant, mais surtout pendant et après le
procès, cette pensée qui jaillit, s'élabore puis chemine lentement avant de
trouver une place presque définitive dans l'écrit.
A son retour de Jérusalem,
après avoir livré ses articles au journal puis ancore davantage après avoir publié un livre intitulé
"Eichmann à Jérusalem", Hannah Arendt va se heurter à une vive incompréhension
au sein de la communauté juive et dans les milieux intellectuels. Pourtant
malgré la controverse que ses écrits suscitent, malgré son isolement, elle résistera
aux critiques virulentes, aux menaces diverses, aux pressions de ses collègues
et aux détachements que lui manifestent certains de ses amis et continuera à
maintenir son cap.
Aux premiers abords, on peut penser que la
réalisatrice ait simplement voulu nous rendre facilement accessible le concept de
"banalité du mal", que l'on doit à la philosophe allemande, concept aujourd'hui
presque banalisé, mais il me semble qu’elle nous propose une autre leçon, qui
consiste à rappeler l'importance de conserver ce qui nous détermine en tant qu’être humain, à savoir notre force de penser.
Là où
d'autres réalisateurs auraient pu faire jouer le rôle d'Eichmann par un acteur,
Margarethe von Trotta a choisi de nous
montrer uniquement des images d'archives. Cette immersion dans le réel qui
abolit momentanément la fiction cinématographique, m'a donné l'impression de
renforcer du coup la force de la pensée de Hannah Arendt. Celle-ci va à
contre-courant de la pensée dominante, elle-même dominée par des réactions
affectives naturelles.
Alors que tous pointent le monstre à l'origine de la
déportation et l'extermination des juifs, Hanna Arendt s'étonne surtout devant
la médiocrité de cet homme dont
la ligne de défense se résume à se présenter comme un simple
bureaucrate ayant exécuté les ordres par obéissance et fidélité aux serments
qu'il a prêtés.
C’est son étonnement qui la pousse à s’interroger, à
aller plus avant et essayer de comprendre l’incompréhensible, ou comment
cet homme a accepté, comme tant d’autres
à ses côtés d’obéir si aveuglément aux ordres, sans que sa conscience en soit
révoltée.
Elle ne remet pas en cause la culpabilité d’Eichmann. Coupable il l’est. Mais au delà des faits qui lui sont reprochés, elle l’accuse d'avoir renoncé à exercer son propre jugement. En y renonçant, il a renoncé du même coup à agir en tant qu'être humain.
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| Barbara Sukova |
Si elle s'interroge sur l'origine du mal, c'est pour pointer le fait que celui-ci est le résultat d’un processus qui consiste à empêcher les criminels de sentir et de prendre conscience à quel point leurs actes s’inscrivent hors de la notion de « bien »et de « mal ». Cette absence de conscience explique leur obstination à garder comme axe de défense leur obéissance aux ordres. La soumission aveugle a quelque chose de banalement rassurant parce qu’elle met hors d’atteinte toutes les questions dérangeantes qui pourraient envahir l’esprit.
Or justement l'acte de penser est notre seule défense
contre le mal et la banalité avec laquelle il s’insinue dans nos
existences. « C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le
mal. » écrit-elle. Hannah
Arendt nous met face à notre propre responsabilité. On est bien loin d'une
pensée binaire qui se complairait dans un conformisme intellectuel. On comprend à quel
point sur le moment, ses prises de position aient pu être mal comprises. C'est
tellement plus confortable de faire du sensationnel avec de l'émotionnel. On se
dédouane à peu de frais, alors que personne
ne peut prétendre savoir comment
dans de telles circonstances il aurait pu résister ?
Par ailleurs, la réalisatrice a choisi d’inclure des
flashbacks portant sur la liaison qu'entretint Hannah Arendt dans sa jeunesse
avec le philosophe allemand Martin Heidegger.
La récurrence de ces souvenirs m’a donné l’impression qu’ils nourrissaient à leur manière la réflexion de la philosophe, sur l’adhésion et l’aveuglement d’un peuple qui a vu naitre Goethe et Schiller, Bach et Beethoven, Kant et Nietsche. Réflexion qui venait sans doute régulièrement buter sur la question restée peut-être sans réponse du pourquoi Heidegger n'a t-il jamais reconnu comme une erreur son adhésion au parti ?
La récurrence de ces souvenirs m’a donné l’impression qu’ils nourrissaient à leur manière la réflexion de la philosophe, sur l’adhésion et l’aveuglement d’un peuple qui a vu naitre Goethe et Schiller, Bach et Beethoven, Kant et Nietsche. Réflexion qui venait sans doute régulièrement buter sur la question restée peut-être sans réponse du pourquoi Heidegger n'a t-il jamais reconnu comme une erreur son adhésion au parti ?




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