mercredi 29 avril 2015

Et tu n'es pas revenu


Dans  ce court roman, Marceline Loridan-Ivens, survivante des camps de la Mort, adresse une longue et bouleversante lettre à son père Shloïme, comme une ultime réponse aux paroles prophétiques lancées lors de leur transit à Drancy, en avril 1944 "Toi, tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas."  
Ecrit avec Judith Perrignon, elle ramasse ses souvenirs. Mot après mot, pour témoigner de l'horreur des camps alors qu'ils étaient séparés, lui à Auschwitz et elle à Birkenau.
Comme une lumière éphémère dans la nuit, elle garde en mémoire ce petit billet, que son père a  pourtant réussi à lui transmettre grâce à un électricien.  Mais le contenu s'est à jamais envolé dans le ciel rempli de cendres d'Auschwitz. Seuls, quelques mots subsistent , comme une éternelle caresse ma chère petite fille ".
Elle  ne s'est jamais résolue à lâcher la main de ce père adoré, qui lui glissa en douce une tomate et deux oignons; "Ces deux légumes cachés contre moi rétablissaient tout, j'étais de nouveau l'enfant et toi  le père, le protecteur , le nourricier, l'ombre de ce chef d'entreprise qui fabriquait des tricots dans son usine de Nancy, l'ombre de cet homme un peu fou qui acheta un petit château...."  
70 ans plus tard, elle tente une ultime libération. Dire ce qui n' a pu être dit,  ni entendu à la libération des camps et   lors de son retour en France dans sa famille.  Son oncle le lui avait pourtant signifié: "Ne leur raconte pas, ils ne comprennent rien." 
C'est aussi un autre aspect du livre. Le besoin de dire n'a  que trop rarement été entendu à sa juste valeur. Anne Lise Stern une autre déportée  et rescapée dont l'auteur fait allusion , fille de psychanalyste, devenue elle-même membre de l'école freudienne l'a admirablement expliqué dans son livre le Savoir-Déporté: "Avoir été en camp, ça ne fait pas forcément de vous un Primo Levi. Mais ça pousse, que vous le vouliez ou non à écrire. " 


Survivre à Auschwitz, est déjà une épreuve et un miracle ;  en revenir  pour une adolescente à l'âge où toutes les espérances sont permises en est une autre.  
"Cette folie des juifs après guerre de reconstruire à tout prix, c'était intense, violent, si tu savais." 
Les traumatismes ne s'effacent jamais, on apprend seulement à vivre avec et c'est déjà beaucoup. 
Pour Marceline, il y a d'abord l'incompréhension de sa mère dont le seul souci est que sa fille soit encore pure pour pouvoir être bonne à marier. Le décalage entre les besoins de Marceline (dormir à même le sol ) est immense, tout comme le sentiment  persistant de Marceline de ne pas avoir été attendue : "Tu aurais dû revenir. J'ai toujours pensé qu'il y eût mieux valu pour la famille que ça soit toi plutôt que moi. Ils avaient besoin d'un mari, d'un père plus que d'une sœur ». 
Marceline est trop lucide pour ne pas comprendre que l'oubli que les autres l'invitaient à pratiquer n'est autre que celui de leur sentiment de culpabilité . Elle dénonce la France incrédule et complice qui  a fermé les yeux pendant la guerre sur le sort des juifs déportés et gazés. Ce qui l'inquiètent à juste titre, c'est l'antisémitisme toujours vivace qui sévit 70 ans plus tard. 



Citations :

Marceline Loridan-Ivens
Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s'y noyer. " 

"Si tu avais été là , tu n'aurais pas supporté ses questions et tu aurais demandé à maman de se taire. Tu lui aurais dit aussi de me laisser dormir par terre. Elle ne voulait pas comprendre que je ne supporte plus le confort d'un lit. Il faut oublier disait-elle [... ]
Mais nous aurions été deux à savoir. Nous n'aurions peut-être pas parlé souvent, mais les relents, les images, les odeurs et la violence des émotions nous auraient traversés comme des ondes, même en silence et nous aurions pu diviser le souvenir par deux."

"Je n'ai jamais eu d'enfants. Je n'en ai jamais voulu. Tu me l'aurais sans doute reproché. Le corps des femmes, le mien, celui de ma mère, celui de toutes les autres dont le ventre se gonfle puis se vide, a été pour moi définitivement défiguré par les camps. J'ai en horreur la chair et son élasticité. J'ai vu là-bas s'affaisser les peaux, les seins, les ventres, j'ai vu se plier, se friper les femmes, le délabrement des corps en accéléré, jusqu'au décharnement, au dégoût et jusqu'au crématoire."

" Il y a ton nom sur les monuments aux morts de Bollène. Il y a été inscrit bien longtemps après.  C'est le maire qui l'a proposé , mais il ne voulait faire aucune distinction, que tu sois parmi les morts pour la France. Je lui ai dit que je tenais à ce qu'il soit écrit que tu avais été déporté à Auschwitz. Il m' a répondu que ça n'était pas nécessaire. Dans ce cas , je lui ait dit que je préférais que tu n'y sois pas. Il a cédé finalement. C'était il y a moins de vingt ans, juste avant de basculer vers le vingt et unième siècle, il ne voulait toujours pas de trace d'Auschwitz sur le monument du village.  Tu n'es pourtant pas mort pour la France. la France t'a envoyé vers  la mort.  Tu t'es trompé sur elle. "


4ème de couverture:

" J'ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l'ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. t'écrire m'a fait du bien. En te parlant , je ne me console pas .  Je détends juste ce qui m'enserres le coeur. Je voudrais fuir l'histoire du monde, du siècle , revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille...." 


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