jeudi 2 mai 2013

Hannah Arendt




Le film de Margarethe von Trotta s'ouvre sur l'arrestation par le Mossad en mai 1960 d'Adolf  Eichmann responsable de la déportation de millions de juifs. Presque immédiatement, alors que son mari cherche à l'en dissuader, la philosophe allemande Hannah Arendt qui vit au Etats-Unis depuis presque 20 ans propose au magazine « The New Yorker » de couvrir le procès à Jérusalem. 
Ce que Margarethe von Trotta a choisi de nous montrer à travers ce film, c'est d'abord une femme qui pense. Les prises de vue où elle apparait allongée sur un divan, la cigarette aux lèvres ou le regard tourné vers une fenêtre reviennent  fréquemment, comme une variation autour de ce mouvement réflexif intérieur.  Elle filme l’œuvre du temps  et de la solitude qui seuls permettent de penser "hors des sentiers battus" et d'aller à la rencontre de sa propre pensée. J'ai beaucoup aimé ces plans là. Barbara Sukova porte d'ailleurs admirablement la réflexion qui anime Hanna Arendt avant, mais surtout pendant et après le procès, cette pensée qui jaillit, s'élabore puis chemine lentement avant de trouver une place presque définitive dans l'écrit.
 A son retour de Jérusalem,  après avoir livré ses articles au journal puis ancore davantage après avoir publié un livre intitulé "Eichmann à Jérusalem", Hannah Arendt va se heurter à une vive incompréhension au sein de la communauté juive et dans les milieux intellectuels. Pourtant malgré la controverse que ses écrits suscitent, malgré son isolement, elle résistera aux critiques virulentes, aux menaces diverses, aux pressions de ses collègues et aux détachements que lui manifestent certains de ses amis et continuera à maintenir son cap.

Barbara  Sukova
Aux premiers abords, on peut penser que la réalisatrice ait simplement voulu nous rendre facilement accessible le concept de "banalité du mal", que l'on doit à la philosophe allemande, concept  aujourd'hui presque banalisé, mais il me semble qu’elle nous propose une autre leçon, qui consiste à  rappeler l'importance de conserver ce qui nous détermine en tant qu’être humain, à savoir  notre force de penser.
Là où d'autres réalisateurs auraient pu faire jouer le rôle d'Eichmann par un acteur, Margarethe von Trotta a choisi de nous montrer uniquement des images d'archives. Cette immersion dans le réel qui abolit momentanément la fiction cinématographique, m'a donné l'impression de renforcer du coup la force de la pensée de Hannah Arendt. Celle-ci va à contre-courant de la pensée dominante, elle-même dominée par des réactions affectives naturelles. 
Alors que tous pointent le monstre à l'origine de la déportation et l'extermination des juifs, Hanna Arendt s'étonne surtout devant la médiocrité de cet homme dont la ligne de défense se résume à se présenter comme un  simple bureaucrate ayant exécuté les ordres par obéissance et fidélité aux serments qu'il a prêtés.
C’est son étonnement qui la pousse à s’interroger, à aller plus avant et essayer de  comprendre l’incompréhensible, ou comment cet homme a accepté, comme tant d’autres à ses côtés d’obéir si aveuglément aux ordres, sans que sa conscience en soit révoltée.

Elle ne remet pas en cause la culpabilité d’Eichmann. Coupable il l’est. Mais au delà des faits qui lui sont reprochés, elle l’accuse d'avoir renoncé à exercer son propre jugement. En y renonçant, il a renoncé du même coup à agir en tant qu'être humain.
Barbara Sukova
Elle le regarde comme un homme ordinaire, pris dans un système totalitaire qui l’a déshumanisé La force de l’emprise qu’exerce ces systèmes sur les individus, c'est qu'ils s'instaurent sur la base de la terreur, utilisant la suspicion et la délation, privant  l'individu de ses droits y compris celui à la différence, dissolvant  toutes les règles morales qui régissaient jusqu’alors la société. Là où règne l'absurde, tout est permis. 

Si elle s'interroge sur l'origine du mal, c'est pour pointer le fait que celui-ci est le résultat d’un processus qui consiste à  empêcher les criminels de sentir et de prendre conscience  à quel point leurs actes s’inscrivent hors de la notion de « bien »et de  « mal ». Cette absence de conscience explique leur obstination à garder comme axe  de défense leur obéissance aux ordres. La soumission aveugle a quelque chose de banalement rassurant parce qu’elle met hors d’atteinte toutes les questions dérangeantes qui pourraient envahir l’esprit.
Hanna Arendt
Or justement l'acte de penser est notre seule défense contre  le mal et la banalité avec laquelle il s’insinue dans nos existences. « C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal. » écrit-elle. Hannah Arendt nous met face à notre propre responsabilité. On est bien loin d'une pensée binaire qui se complairait dans  un conformisme intellectuel. On comprend à quel point sur le moment, ses prises de position aient pu être mal comprises. C'est tellement plus confortable de faire du sensationnel avec de l'émotionnel. On se dédouane à peu de frais, alors que personne  ne peut prétendre savoir comment dans de telles circonstances il aurait pu résister ?   
Hannah Arendt
Par ailleurs, la réalisatrice a choisi d’inclure des flashbacks portant sur la liaison qu'entretint Hannah Arendt dans sa jeunesse avec le philosophe allemand Martin Heidegger. 
La récurrence de ces souvenirs m’a donné l’impression qu’ils nourrissaient à leur manière la réflexion de la philosophe, sur l’adhésion et l’aveuglement d’un peuple qui a vu naitre Goethe et Schiller, Bach et Beethoven, Kant et Nietsche. Réflexion qui venait sans doute régulièrement buter sur la question restée peut-être sans réponse du pourquoi  Heidegger n'a t-il jamais reconnu  comme une erreur son adhésion au parti ?




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