vendredi 10 mai 2013

Ecoute la pluie



Elle est pressée Gisèle,  c'est qu'elle doit se rendre à la gare pour prendre un train et retrouver l'homme qu'elle aime dans un hôtel qui donne sur la plage.  Il faut dire que depuis qu'il vit à Nantes, leur liaison s'est distendue, et Gisèle ne sait pas trop quoi penser de cette distance qui éveille son désir en même temps qu'elle rend leur relation plus fragile. Mais voilà que sur le quai du métro son regard croise celui d'un vieil homme. Il lui sourit, et quelques secondes plus tard se jette sous la rame. Sous le choc, Gisèle quitte  précipitamment le quai. Commence alors une longue déambulation. Quelque chose s'est brisé. Elle oscille entre le désir d'effacer ou de jeter dans l'oubli le visage de cet homme et le désir de suspendre le temps afin de prolonger encore quelque chose de lui pour honorer peut-être ce que fut sa vie. Elle voudrait en savoir plus sur lui, décide de revenir sur ses pas, pour obtenir des réponses et essayer de donner du sens à son geste. C'est sa façon à elle de repousser la mort, l'idée même  de la mort qui  grippe un à un les rouages de la vie. Pour l'heure, elle ne peut plus le rejoindre à l'hôtel des Embruns où celui qu'elle aime l'attend. Elle n'a  plus la force. Il lui faut remettre de l'ordre dans ses émotions.  Mais comprendra-t-il  son absence, son silence, lui qui capte l'instant derrière son appareil photo ? Cette rencontre inattendue avec la mort a sonné comme un rappel à l'ordre. Les souvenirs remontent à la surface, elle se met à les interroger  comme on consulte un oracle. Les minutes s'égrainent, et dans cet entre deux, où le temps semble s'être arrêté par cette convocation mortuaire. Cette pluie d'orage qui n'en finit pas de tomber est là comme pour nettoyer les blessures indicibles  et  inavouées.
Il y a une certaine mélancolie dans la plume fluide de Michèle Lesbre, qui sait évoquer 
avec tendresse et poésie les éphémères questionnements qui rythment notre quotidien. 


Extrait: 

"A un moment, mon regard a croisé le sien. Il m'a souri, je lui ai souri aussi. Il avait une allure assez délurée malgré la canne et sa voussure, une sorte d'élégance fragile, quelque chose de désuet mais de charmant. Je m'en amusais, et puis j'ai pensé à toi, à nous, à notre rendez-vous. Il y avait dans son sourire l'esquisse d'une certitude dont je voulais qu'elle nous ressemble dans ce moment un peu trouble de notre histoire. Son corps paraissait flotter sous l'imperméable."
Michèle Lesbre 

"  Tu évoques peu cette période de ta vie qui me semble n'avoir commencé que le jour  où ton oncle t'a offert ce premier appareil photo et où soudain tu ouvrais les yeux sur le monde qui t'étonnait. Tu m'as montré un jour un portrait de toi penché sur un muret et  brandissant  l'appareil comme un trophée avec cet air de vainqueur que tu as souvent lorsque tu viens de saisir l'insaisissable."

"J’ai emprunté un itinéraire de hasard, m’enfonçant dans la ville comme dans une terre inconnue, en quête d’un endroit où l’image du vieil homme ne m’atteindrait plus, où je n’entendrais plus les crissements des freins ni les sanglots du conducteur. J’avais oublié l’heure du train, je ne pensais à rien, j’étais dans le vertige d’une chute qui n’en finissait pas et, de temps à autre, je m’adossais à une vitrine pour ne pas céder au vide."



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