jeudi 11 avril 2013

Terezin plage de Morten Brask


Curieux titre, n'est-ce pas ?Dès les premières pages, le roman  alpague le lecteur.  Il s'ouvre sur un rêve, celui qui berce un jeune médecin danois Daniel Faigel dans un train à destination de Terezin. 
Sur le sable de cette plage auquel il rêve, se sont gravés les meilleurs souvenirs de  son enfance. Rien ne pouvait le préparer à l'enfer auquel il va être confronté dans ce train, où la promiscuité, la puanteur, la peur et la faim fragilisent  les êtres qui y sont entassés,  au point que certains ne survivront pas à ce voyage de plusieurs jours.  
Arrivé à Terezin, Daniel est immédiatement affecté à l'hôpital Hohen.Olben Il ne lui faudra pas longtemps pour saisir les privilèges que son poste va lui apporter. Mieux nourri, il sait qu'il pourra plus facilement résister aux conditions de vie du camp. Comment soigner dans de telles conditions des malades souffrant de dysenterie, de tuberculose ou simplement de multiples plaies quand tout manque : absence de nourriture digne de ce nom, absence d'hygiène et absence de médicaments. Il lui faudra bien souvent choisir parmi ses malades  entre ceux dont il estime qu'ils ont une chance de s'en sortir et ceux qui sont condamnés d'avance et qui seront sélectionnes pour le prochain convoi en partance pour une destination dont chacun devine l'issue.
Morten Brask ne dépeint pas seulement la vie des juifs à l'intérieur de la ville fortifiée de Terezin, il  intercale  une autre  narration, celle qui ramène Daniel Faigel au Danemark, pays de son enfance entre la figure austère d'un père, juge de son métier qui aurait souhaité que son fils embrasse la même carrière de juriste, et une mère dont on nous laisse présager que la fragilité  psychologique ait pu être à l'origine de sa vocation. La force d'un délire c'est qu'il entraine celui qui le vit sans que bien souvent l'entourage puisse le retenir.
Les souvenirs s'immiscent dans le récit de façon inégale et donnent parfois l'impression que Daniel interroge son passé et que cela lui permet de vivre autrement le présent comme si.la précarité de la vie la rendait forcément  plus intense. 
Alors qu'il pensait  ne pas avoir à utiliser ses compétences en tant que vénérologue, Daniel va être sollicité par le commandant du camp Haindl,  afin qu'il diagnostique  à Prague plusieurs cas de syphilis dont souffrent les prostituées auxquelles se sont attachés viennent les soldats allemands du camp. En guise de remerciement, il pourra même parfois bénéficier d'une nourriture plus riche et variée que  la soupe infecte  et trop claire servie chaque jour au camp 
Vouloir sauver des vies maintient en vie. 
Terezin
Au détour d'une de ses visites dans le baraquement Hambourg,à l'intérieur du quartier des femmes, alors qu'une vieille lui demande de jeter un coup d’œil à sa plaie, son regard glisse sur la silhouette d'une femme concentrée surs son travail de couture. Il n'aperçoit que son profil, mais il sait déjà qu'il reviendra dès le lendemain pour trouver un moyen de faire sa connaissance. Au fil des jours qui suivent cette rencontre fortuite, leur relation va s'épanouir.
Mais  la santé de Ludmilla inquiète Daniel. S'il n'arrive pas soigner sa tuberculose, elle peut à tout moment être désignée pour faire partie du prochain convoi. En juin 1944, ses espoirs renaissent. Alors que la délégation de la croix rouge danoise vient inspecter le camp, rénové et embelli pour l'occasion, Daniel se voit chargé par le commandant Haindl de les guider dans leur visite. Il découvre alors avec stupéfaction que les armoires à pharmacie habituellement vides regorgent de médicaments. Malheureusement  cette comédie à laquelle chacun des internés doit se plier sous risque de répressions, sera de courte durée tout comme l'espoir qu'elle a fait naître. Daniel ne pourra mettre la main sur les médicaments entrevus. Car tel est la vocation de Terezin, conçu par Hitler, Goebbels et Heidrich comme une vitrine, afin de calmer toute inquiétude quant au sort que le Reich réservait aux juifs.
Seul ombre à ce roman, l’improbable description de l'enterrement de la mère de Daniel Faigel. L'auteur semble ne pas s'être suffisamment renseigné sur les rites funéraires juif, lorsqu'il écrit :
" La cérémonie d'enterrement de ma mère avait eu lieu à la synagogue de Krystalgade. J'étais assis au premier rang entre mon père et la sœur de mon père. Je regardais le cercueil posé par terre. Le rabbin disait le kaddish, et le chantre récitait les prières avec une voix de basse retentissante.  " Contrairement aux rites chrétiens, les morts ne pénètrent pas dans une synagogue, qui ne peut être qu'un lieu de vie,  l'oraison funèbre ne pouvant alors se faire qu'au cimetière. Après cette erreur,  il récidive en décrivant durant quelques lignes le repas qui suivit les funérailles dans un restaurant.
 Alors que j'étais emportée dans la lecture de ce récit, je dois avouer que cette invraisemblance m'a momentanément agacée et déçue, comme si le romancier n'avait pas réussi à se hisser à la hauteur de son propos. Mais je suis trop sévère sans doute.

 
Morten Bras
Extraits :
"Nous sommes réveillés par un cri de femme. Il déchire l'obscurité et noue nous asseyons e sentant l'adrénaline se répandre dans tous les muscles de notre corps. Nous ne pouvons pas voir qui est en train de crier, cela vient de l'autre extrémité du wagon. Après une courte discussion pour décider s'il est judicieux de faire de la lumière , un homme frotte une allumette. La petite flamme jaune luit un instant ; des ombres désespérées dansent sur les parois [...]  L'allumette s'éteint et nous sommes éblouis par l'obscurité. Le cri ne s'arrête pas, la petite fille se met à pleurer. Les gens tentent de faire comme si tout était normal, mais les hurlements de la femme agacent les tympans. Un homme à l'autre bout du wagon en a assez, il gueule:
- Mais bon sang, frappez-la, tapez lui dessus, qu'elle cesse de hurler ! 
Le cri s'arrête aussi soudainement qu'il a commencé. Personne ne sait pourquoi."   Page  41

"Je restai derrière la porte. Je restai là à épier ma mère, le reflet de ma mère dans la glace et cette étrange expression dans ses yeux. J'aurais voulu entrer mais quelque chose m'avait retenu. J'avais peur. Peur qu'elle ne me regarde  moi aussi avec ce regard étrange et angoissant. " Page 121

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire