jeudi 21 mars 2013

"J'écris pour pouvoir me taire"


Dans son livre "Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée", à  mi-chemin entre roman et essai,  Jean d'Ormesson s'amuse à se retourner sur son passé.  Il dresse  avec l'humour  qu'on lui connait, successivement le portait de ses illustres ancêtres, ainsi que celui de son père ambassadeur et celui de celle qui consacra sa vie à ses enfants, cette mère dont "la mort a été à la fois cette fin et ce début.".  .
Construit autour de l'alternance de certaines des saisons et de lieux, ou pour faire simple, du  temps et de  l'espace, Jean d'Ormesson  éprouve un certain étonnement devant le parcours qui fut le sien et qui l'amena jusqu'à la direction du Figaro. Fausse modestie, fausse naïveté ? Non, il y a de la légèreté, beaucoup d'optimisme et une certaine pudeur à avouer qu'il se considère comme un enfant gâté par la vie, inquiet par l'agitation du monde qui  ne tourne plus tout à fait comme "avant". Sans nostalgie, avec ce petit  sourire  malicieux et un regard toujours aussi vif, il  revient  aussi sur certains paradoxe de notre monde moderne.
"L'angoisse est pour tout le monde . Le déclin des grandes espérances est aussi pour tout le monde. Comme à la fin de l'Empire romain,nous ne supportons plus ni nos maux ni leurs remèdes. Nous exigeons le progrès scientifique et technique, et ses conséquences nous font peur. Nous ne voulons plus de l’État, et nous réclamons sa protection, ses salaires , ses retraites. [...] Nous réclamons la révolution et la sécurité. nous voulons le changement et que surtout rien ne bouge. Nous essayons de mettre l'homme à la place de ce Dieu que nous avons tué et nous découvrons avec horreur que lui aussi est en train de mourir"- ou peut-être déjà mort. Et tapie au dessus de nous et de nos illusions évanouies, silencieuse, mais toujours présente, la bombe, enfant de notre génie, de nos longs efforts et de notre folie." 

Si certains passages m'ont paru parfois ennuyeux, d'autres m'ont procuré beaucoup de plaisir, il y eut pourtant comme une jubilation à côtoyer la vivacité d'esprit de cet écrivain. Le lire, c'était aussi l'entendre.
Avec le temps et ses nombreuses participations à des émissions littéraires (et pas seulement), je dois avouer que le timbre de sa voix est entré dans ma mémoire. C'est d'ailleurs la même chose, je dirais pour Alain Finkielkraut à la diction également si particulière. J'entends leur voix  et cela participe au plaisir que j'éprouve en  les lisant.
Dans "Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée" (livre que mon fils ainé m'avait offert)  je retiendrai une phrase  plus que tout autre:  
"J'écris pour pouvoir me taire"

Description de cette image, également commentée ci-après
Jean d'Ormesson 
Elle m'est  apparue dans  une vérité éclatante, mis à part que cela  va si bien à son auteur ( tant on sait à quel point il peut être bavard), mais cette vérité va bien au delà. Elle est généreuse et se laisse facilement adopter.  Pour ma part, je la laisserai cohabiter avec une autre phrase, tout aussi emblématique  " T'es toi, quand tu parles" de Jacques Salomé. Mais revenons encore un peu à notre académicien. Dans cet ouvrage, il se livre  également à une série de réflexions sur la création en général et la littérature en particulier ainsi que sur  la  différence fondamentale entre écriture journalistique et écriture romanesque pointant quelques évidentes vérités: 
      " le journaliste appartient d'abord à une équipe et l'écrivain est seul; le journaliste  parle de la vie des autres, sous chacune de ses phrases l'écrivain pense à sa mort; le journaliste traite de l'urgent et l'écrivain de l'essentiel- et il est extrêmement rare que l'essentiel et l'urgent viennent à coïncider; jle journaliste est dans le temps qui passe, l'écrivain dans le temps qui dure: c'est le même mais sous d'autres espèces; le journaliste se met à la disposition du monde et l'écrivain met le monde à sa disposition. "
Ailleurs, certains de ses aveux pourraient passer inaperçus s'il ne nous renseignaient sur la place que l'écriture a pris dans sa vie.  " Et mes peines de cœur et mes chagrins d'amour m'ont amené comme tout le monde chez Julliard et chez Gallimard. Il y a quelque chose de désolant et de consolant à la fois dans cette simplicité d'âme. Bonne ou mauvaise, pour Soljénitsyne comme pour Musset , pour Villon comme pour Verlaine, pour Zola comme pour Hugo, la littérature consiste d'abord à transformer du désespoir en beauté et de l'horreur en vérité. " 
Jean d'Ormesson comme beaucoup d'autres, s'inquiète de la santé du roman en France. Il est en crise, nous dit-il. Comme presque tout, ajoute t-il.  
" Les choses qui vont mourir, commencent souvent avant l'agonie, par beaucoup se développer. L'inflation du roman est mauvais signe pour le roman. Il n'est d'ailleurs pas impossible que le sommet de la courbe ne soit déjà atteint et peut-être dépassé et que la littérature romanesque ne cède un  peu de terrain devant l'envahissement des sciences humaines , de l'histoire, de la politique, des Mémoires et surtout des vedettes. Le culte des vedettes en littérature constitue un présage très inquiétant pour la littérature.  Comme la politique la littérature est étouffée par le spectacle. Ce n'est plus la littérature qui fabrique ces célébrités. Ce sont les célébrités qui fabriquent de la littérature- ou ce qui en tient lieu. [...]  Après avoir couru après le roman, les éditeurs s'en dégoûteront. Hier les jeunes romanciers n'avaient même pas besoin de talent pour se faire publier. demain, même des romanciers qui auront du talent auront peut-être du mal à se faire éditer. Le public qui criait: Des romans! des romans! criera bientôt :Des souvenirs! des souvenirs! ou : Des essais! des essais! La politique occupera les places fortes abandonnées par l'imagination. Nous aurons échappé à la peste pour tomber dans le choléra. "

Espérons que sur ce point, il se trompe.

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