mercredi 24 octobre 2012

La renonciation à l'identité

Défense contre l'anéantissement 


Le titre interpelle. La 4ème de couverture finit de vous convaincre. Oh, je ne suis pas tombée dessus par hasard ! Disons que c'est une succession de hasards.  De fil en aiguille. Un article d'abord  paru dans " Actualité juive" du 26 janvier 2012 consacré à  Auschwitz et sa mémoire, j'y ai découvert le travail et l'engagement de Nathalie Zadje. Quelques mois plus tard, je découvrais son blog "Les enfants cachés". Un mot, un nom.... et vous vous mettez en quête. Puis un autre, celui de Tobie Nathan. Parmi ceux qui l'ont influencé, se trouve un homme Georges Devereux; il  deviendra son  maître. Son  texte   s'adresse d'abord à des " spécialistes". Il s'agit de la reprise d'une conférence qu'il a donnée le 17 novembre 1964, dans le cadre don admission à la Société psychanalytique de Paris.
La lecture de la préface de Robert Neuburger, n'est pas à bouder; bien au contraire,  elle ne fait pas que  lever le voile sur l'enjeu du livre, elle permet de "prendre la température" avant de plonger dans le grand bain. Je le reconnais aux premiers abords certaines lignes sont parfois difficiles, pourtant celui-ci restera une référence pour moi et je n'ai qu'un désir, sans doute maladroit,celui de vouloir partager avec vous mon enthousiasme.

Georges Devereux part d'une interrogation : quel est  le rôle de la résistance dans la cure psychanalytique?
Dans sa préface, voici comment  Robert Neuburger résume ses propos : "La longueur des cures psychanalytiques tient probablement à cette crainte d'être compris, donc pénétré, voire cannibalisé par l'analyste. Ce que les thérapeutes appellent des résistances ne seraient donc que des manifestations normales de protection de l'identité réelle des patients. "  
On imagine aisément combien un tel discours a dû surprendre.Avant de pouvoir démonter les raisons d'un tel mécanisme et  en tirer les conclusions qui s'imposent dans sa pratique thérapeutique vis à vis de ce genre de patients, Georges Devereux va d'abord s'employer à rappeler certaines évidences : "Dès que nous comprenons une chose ou un être dès que nous en établissons l'identité, dès que nous pouvons prévoir son comportement nous avons une emprise sur lui, nous sommes en mesure d'intervenir dans sa vie , tant pour le bien que pour le mal. " (page 38) .
Mais ce qu'il écrit quelques pages plus loin, dépasse le cadre strictement thérapeutique : 
"De nos jours, le but inavoué des pseudo-démocraties hypocrite est de se constituer en une population d' enfants intelligents,  tandis que les totalitarismes cherchent à se constituer en une population d'adultes stupides" [...] Cette tendance de « régularisation par amoindrissement » est particulièrement frappante dans l'éducation des enfants. J'ai dit naguère, et je ne cesse d'insister , que nous apprenons à nos enfants tant et si bien l'art « d'être enfants » qu'ils ont toute la peine du monde à devenir adultes."
L'auteur poursuit son raisonnement en prenant les choses par leur commencement à savoir, comment  l'identité  se constitue et quelles sont les différentes étapes nécessaires à son développement. Évidemment il y est question de l'éducation, du rapport à la mère (" Se dégager de l'unité duelle" qui s'y rattache), de l'affirmation du " non ! ". Mais un autre facteur entre en jeu,  la notion du  temps.  Penser le temps permet de se construire dans une continuité. "Je pense qu'en psychanalyse, on pourrait modifier le mot de Descartes cogoto ergo sum  et dire : Je pense afin de m'assurer que je continue d'exister à travers le temps.  Un être qui manquerait totalement de mémoire se sentirait comme un nouveau né à chaque instant" (page 55)
Photo ©  E. Souffan
L'identité de l'enfant va s'appuyer sur la relation qu'instaure la mère via le temps. Le temps de sa présence, le temps de l'absence, le temps entre la faim et son assouvissement. Georges Devereux n'est pas tendre envers la complaisance de certains pédiatres,qui n'encouragent pas les parents à être davantage synchrones avec les besoins fondamentaux de leur  bébé. Aujourd'hui,  on trouve  dans  la presse féminine des conseils qui ressemblent  à ce qu'il semble dénoncer en passant. Mais pourquoi se contenter d'une mauvaise copie, quand on peut  demander l'original? Georges Devereux d'ailleurs ne s'arrête pas là; il pointe certaines méthodes éducatives  " A un niveau plus développé le fait d'exiger de l'enfant une obéissance immédiate, aveugle, d'automate empêche également le développement d'un sens réel de la continuité de soi même à travers le temps . Il n'en  est pas de même d'un ordre dont les raisons sont expliquées à l'enfant. "  (page59)
Citant une étude de Otto E; Sperling, qui affirme que "l'ordre est souvent  ressenti comme un traumatisme et le traumatisme  ressenti comme un commandement ", Georges Devereux   déclare qu' "un ordre soudain qui doit être obéi immédiatement et automatiquement, reste "matière étrangère " En lisant ce livre, on comprend à quel point la formation de l'identité est un processus complexe, fragile et d'une certaine manière aléatoire, qui dépend en grande partie de l'éducation reçue.  
" La conclusion s'impose qu'étant donné la tendance de certains parents à punir toute manifestation d'individualité de leurs enfants, nos patients finissent par croire que le fait même de vouloir posséder une individualité sera considéré par des être tout-puissants comme une outrecuidance, punissable par la destruction de l'identité et même de la simple existence du coupable. " ( page 66)

Renoncer à son identité , la camoufler serait alors avant tout "un choix contre la destruction".
Intégrer cette notion dans le travail psychanalytique, telle est l'invitation de Georges Devereux.
Pour conclure, je citerai un passage de la préface de Robert Neuburger. :
 " Au delà (de la thèse ) il y a l'idée que l'identité, la différenciation est la source de la créativité.  "

 http://www.ethnopsychiatrie.net/actu/hebranarchiste.htm
 sur-g-devereux-anthropologue-et.html

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