jeudi 6 septembre 2012

Un feu amical

Dès les premiers mots, Avraham B.Yehoshua nous fait pénétrer l'intimité d'un couple qui se connait depuis plus de 30 ans.
 "Yaari  presse sa femme sur son cœur
Rarement séparés, c'est donc inquiet qu'il laisse Daniella prendre l'avion pour la Tanzanie, où elle va retrouver son beau-frère Jérémie. afin de terminer le deuil de sa sœur Shouli.
 " Ce voyage  ne me dit rien qui vaille, alors n'en rajoute pas , s'il te plait ou je vais encore le ronger les sangs... 
- Tu ne crois pas que tu en fais trop ?
- Parce que je t'aime trop.
-C'est de l'amour ou de la possessivité? Il faudrait savoir...
-De l'amour possessif, décrète Yaari avec un sourire triste en embrassant sa femme.  "
C'est sur cette séparation que va s'articuler tout le roman. Leurs voix se succédant, dans une régularité sans faille comme si au delà de la distance qui les sépare, Yaari et Daniella restaient malgré tout inséparables. Ce qui   les  relie également, c'est le rituel de l'allumage des bougies de la fête de Hanoukka.
Chaque chapitre correspond à un jour de la fête pour laquelle il faut ajouter une bougie supplémentaire. Curieusement je dirais, l'auteur a choisi de commencer cette histoire le soir de la deuxième bougie. Et l'on peut se demander pourquoi le roman ne s'ouvre-t-il pas sur le premier soir de cette fête qui dure pendant  8  jours ?   Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un détail. Même si seul  l'auteur pourrait  répondre à ma question... je me demande si ce n'est pas une façon de nous glisser à l'oreille que l'histoire a commencé bien avant.... il y a plus de deux mille ans...
Toujours est-il que c'est précisément l'allumage des bougies qui rythme la narration. 
Yaari va les allumer successivement avec son père malade, sa fille Nophar, mais aussi  avec ses petits enfants Nadi et Netta dont il a momentanément la garde. Durant l'absence de son épouse, il va se rapprocher d'eux  et saisir en même temps à quel point il y a de l'eau dans le gaz  entre sa bru Ephrati,  très prise par son travail et son fils Morane, appelé à faire sa période comme officier de réserve. D'ailleurs cette obligation constitue  pour Yaari une nouvelle épreuve. Morane travaillant dans l'entreprise d'ascenseur qu'il dirige, celui-ci  va rapidement être débordé.  
© Many Souffan
Je ne me rappelle rien du tout, Morane. Je suis debout depuis 3h du matin et je viens d'allumer les bougies chez grand- père. je suis claqué et complètement obtus. Abrège. D'où vient le  vent ? 
- Elle affirme que la gaine est lézardée et fissurée à un endroit, ce qui produit un phénomène acoustique particulier un peu comme les trous d'une flûte ou d'une clarinette. Elle propose d'arrêter les ascenseurs à trois heures du matin et de monter au sommet de l'un d'entre eux pour localiser l'origine exacte des infiltrations."
De son côté aussi, Daniella va chercher à perpétuer la tradition.de l'allumage des bougies. Au delà de son propre attachement, elle espère ramener son beau-frère à  renouer avec son identité juive qu'il cherche à effacer depuis la mort prématurée de son fils Eyal  
"D'apprendre  que sa belle-sœur a pris la peine d'apporter avec elle les bougies de Hanoukka en Afrique semble beaucoup le divertir "
Or cette flamme autour de laquelle se rassemble le peuple juif, depuis des générations, en s'efforçant de résister contre toute forme d'assimilation, éclaire un autre feu, désigné  maladroitement par Yaari comme amical.  Ce feu n'est autre que le tir qu'un soldat israélien a effectué par erreur sur un autre soldat israélien, le propre  neveu de Daniella et Yaari.. Cette mort prématurée, inutile, indécente, révoltante, c'est une brulure qui ne guérit pas. Au hasard d'une discussion autour d'un feu permanent, celui là, "d'un foyer dont la fumée soulève des brins de paille jusqu'au plafond" Daniella va percer l'abcès qui ronge son beau-frère et lui donner l'occasion de mettre des mots sur sa blessure.
"Et moi, j'étais là avec cette flèche empoisonnée dans le cœur , tandis que cet oiseau de mauvais augure en uniforme me décrivait le combat d'une main tremblante comme s'il y avait vraiment eu un combat et non l'assassinat pur et simple d'un soldat tué par erreur. "  
 Au fil des jours, Daniella va apprendre combien  la mort d'Eyal a brisé la relation que Jérémie avait  avec sa femme. L'auteur rentre au cœur de l'intime par touches successives, avec honnêteté et tendresse pour  aborder la question du deuil, et  ses répercussions dans les relations conjugales.  
Avec  le personnage de Jérémie,c'est le portrait d'un  homme blessé, que l'auteur nous livre, celui d'un père qui cherche des réponses, y compris en relisant la Bible, qu'il finira par rejeter.
 "... Tu vas être obligée d'écouter ce que je pense des prophètes et pourquoi les pages poétiques me hérissent, alors qu'elles sont censées soulever l'admiration des foules. Les laïcs indolents, comme toi et moi, portons les prophètes aux nues ; mais nous ne les avons en fait jamais vraiment lues. On se rappelle tel verset sublime, un passage mis en musique, par exemple: « Ceux qui de leurs glaives forgeront des socs de charrue ». On attaque les religieux au nom de la morale prophétique, on se gargarise de formules comme la justice universelle, le courage et l'anticonformisme, sans savoir où ça nous mène. Or, si on gratte un peu, on se rend compte qu'on tourne en rond et qu'on enfonce une porte ouverte. A qui appartient cette justice? Qui la garantit? Est-elle l'apanage de tous  ou du seul Dieu d'Israël, en gage de fidélité ? " 

Cette violence là  surgit au  détour d'une conversation pour embraser plusieurs pages de ce roman conçu comme une variation autour du  feu susceptible  à la fois de  tuer, de  réchauffer et  d'éclairer  nos existences. Derrière les situations tantôt touchantes, graves, surprenantes et même parfois amusantes, c'est aussi l'état d'Israël, la  société et son fonctionnement que l'auteur interroge. L'humour n'est jamais absent. Il borde la route, comme un rempart aux questions existentielles incontournables que chacun évite d'approfondir.
Né en 1936 à Jérusalem, Avraham. B. Yehoshua  est un romancier israélien, issu d'une famille religieuse, il se définit comme profondément laïc. Ce n'est qu'à l'âge de 40 ans qu'il publie son premier roman.



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