lundi 30 juillet 2012

Vie et destin de Vassili Grossman


Vassili Grossman

Pourquoi et comment ce livre  ?
Par des sentiers détournés...le livre d'Alain Finkenlkraut  "Un cœur intelligent ".Le détour en valait la peine.  

Il y a des livres qu'il faut désirer avant de les rencontrer et même, lorsque vous en avez commencé la lecture, il  continue à se dérober. C'est progressivement que je suis rentrée dans celui-ci. Le nombre de personnages ne facilitait pas ma compréhension. Sans doute, cela aurait-il été plus aisé si j'avais lu" pour une juste cause". J'ai dû m'accrocher  résister contre l'ennui qui me prenait à certains moments. je ne regrette rien bien au contraire. D'emblée, l'incipit de cette fresque donne  le ton." Le brouillard recouvrait la terre" . Dans la lignée d'un Tolstoï, et de son Guerre et Paix, Vassili Grosmann   plonge le lecteur au cœur des années sombres que furent la guerre de 39-45 plus précisément en 1942 en plein siège de Stalingrad. Le brouillard, c'est l'incertitude quant à l'issue de ce conflit, mais c'est  aussi  celui qui s'est emparé des esprits, et  qui les a empêchés d'y voir plus clair et de percer les discours des tyrans qui les gouvernent
Derrière les destins de Lioudmilla et de son mari le physicien Strum, de leur fille Nadia, de Tolia,  fils  que Lioudmilla a eu  d'un  premier mariage avec Abartchouk, de sa  soeur,  Evguénia,  qui a quitté son mari  le commissaire Krymov,  pour le colonel Novikov,  commandant une colonne de blindés,   Sofia, une amie d'Evguénia qui se prend d'affection pour le petit David, dans un train, dont ils ne reviendront jamais, derrière  le  destin du vieux léniniste Mostovskoï,  prisonnier dans un camp allemand, ou celui de la jeune Katia, envoyé comme  radio, dans la maison "n°6 " qui résiste contre les assauts répétés des mitrailles allemandes,  Vassili Grossmann dépeint la vie d'une multitude de personnages  secondaires . Leurs destins se croisent et s'enchevêtrent.
Au delà de  leurs conditions de vie, de leurs angoisses, de leurs réflexions,  il  revient plus d'une fois  sur la similitude entre les systèmes nazis et les systèmes communistes, ne se privant pas de dénoncer tout ce qui fait de l'Union soviétique un état totalitaire :  les famines des années 1920, les arrestations arbitraires, les camps de prisonniers, l'antisémitisme sournois,  qui va s'amplifier après la guerre, et la nécessité de surveiller ses actes avec la peur de "lâcher brusquement une parole imprudente".
La vie et la liberté sont précaires à plus d'un titre ; personne n'est à l'abri d'une dénonciation. La méfiance qui surgit dans les moments les plus insignifiants, c'est aussi ce brouillard, qui empêche les êtres humains d'être clairvoyants. Dès la fin du premier chapitre, l'auteur  révèle une des questions centrales qui le tourmente. " La vie devient impossible quand on efface  par la force les différences et les particularités.  " 
Son roman est aussi une grande réflexion philosophique sur la liberté,  l'instinct de liberté, l'instinct de conservation, sur la violence qui s'exerce sur l'homme , au point de le contraindre et de neutraliser ses capacités de défense.
 Pourtant , malgré  les nombreuses pages sombres, l'optimisme de Vassili Grossman, ne cesse de couler tout au long de son livre. Sa foi en la bonté de l'homme est le souffle qui lui permet sans aucun doute de continuer à écrire et qui pourrait peut-être aussi expliquer sa naïveté en livrant son manuscrit  à l'édition.  
Achevé en 1960, le livre ne parait qu'en 1980. Que s'est -il passé entre les deux ? Quand Vassili Grossman, remet son manuscrit  à la revue Znamia,  qui avait déjà publié en 1952 la première partie "Pour une juste cause", son rédacteur après l'avoir lu, le fait parvenir au KGB. Chacun des membres du comité de rédaction semblent avoir pris peur et préféré dénoncer Grossman. Quelques temps plus tard, 2 hommes du KGB frapperont à la porte de son domicile et réquisitionneront tous les exemplaires, y compris des sacs remplis de brouillons ainsi que les rubans de sa machine à écrire et les feuilles carbones. C'est dire l'importance que revêtait un tel manuscrit aux yeux du KGB.  
http://medias.lemonde.fr/mmpub/edt/doc/20060406/758806_sup_livres_060406.pdf





Extraits : Page 119
" Que dire des hommes. Ils m'étonnent en bien et en mal. Ils sont extraordinairement divers bien que tous connaissent le même destin. Mais si pendant l'orage, tous s'efforcent de s'abriter de la pluie, cela ne veut pas dire que tous les hommes sont semblables. Et d'ailleurs , ils s'abritent chacun à sa façon." (lettre de la mère de Victor Pavlovitch Strum)
Page 204 : "Tout lui était indifférent si quelqu'un lui avait  dit que la guerre était finie, que sa fille était morte, si quelqu'un lui avait donné un verre de lait, elle n'aurait pas bougé, n'aurait pas tendu la main. Son cerveau était vide. Tout était inutile. Il ne restait plus qu'une souffrance régulière qui lui serrait le cœur et écrasait ses tempes. "

Page 232: " Abartchouk soupira: 
- Tu sais, il faudrait écrire une étude sur le désespoir dans les camps. Il y a le désespoir  qui t'écrases, il y a celui qui se jette sur toi à l'improviste, il y a celuI qui t'étouffe, qui ne te permet plus de respirer. Et puis il y a celui qui ne t'écrase pas et ne t'étouffe pas; c'est celui qui déchire l'homme de l'intérieur, comme les monstres des profondeurs qu'on remonte à la surface de l'océan." 

Page 259 : "Bien sûr, l'opium absurde de l'optimisme vient au secours des hommes quand le sentiment aigu de l'horreur prend la place d'un désespoir résigné. "

Page 281 : " La violence et la contrainte exercées par les systèmes sociaux totalitaires ont été capables de paralyser dans des continents entiers l'esprit de l'homme.[...] A côté de ces deux premières forces( l'instinct de conservation et la puissance hypnotique des grandes idées), il y en a une troisième: l'effroi provoqué pas la violence dans limites qu'exerce un Etat puissant , par le meurtre érigé en moyen de gouvernement. La violence exercée par un Etat totalitaire est si grande qu'elle cesse d'être un moyen pour devenir objet d'adoration quasi mystique et religieuse.[...] Le soulèvement du ghetto de Varsovie, le soulèvement de Treblinka, le soulèvement de Sobibor, les petites révoltes des brenner, sont nés du désespoir. Mais bien sûr, le désespoir lucide et total n'a pas seulement suscité des soulèvements et de la résistance, il a également  suscité une aspiration à être tué le plus rapidement possible[...]. Il faut s'interroger sur ce qu'a dû voir et endurer un homme pour être réduit à attendre comme un bonheur le moment de son exécution. Et en premier lieu ceux qui devraient s'interroger là-dessus, ce sont les hommes qui sont enclins à expliquer comment il aurait fallu combattre dans des conditions dont, par chance, ces professeurs n'ont pas la moindre idée. " 


Page 382: " Oh, la force claire et merveilleuse d'une conversation sincère! Oh,la force de la vérité! Quel prix terrible payaient parfois les hommes pour quelques mots courageux prononcés sans arrière -pensée.[...] Victor Pavlovitch se souvient du visage de son assistant lorsqu'il lança, en guise de plaisanterie, que Staline avait énoncé des lois de gravitation universelle avant Newton. 
- Vous n'avez rien dit, je n'ai rien entendu , lui dit le jeune physicien gaiement. 
Pourquoi faire toutes ces plaisanteries? En tout cas, plaisanter est idiot, comme si l'on s'amusait à donner des chiquenaudes à un flacon de nitroglycérine. Oh, la force claire d'une parole libre et joyeuse! Elle existe justement parce qu'on la prononce soudain malgré toutes les peurs. 

Page 858  "  L'innocence personnelle est un vestige du Moyen Age. c'est de l'Alchimie! Tostoï a dit qu'il n'y avait pas, sur terre d'hommes coupables.Nous autres,tchékistes, avons mis au point une thèse supérieure; il n'y a pas, sur terre, de gens innocents.  "


BIOGRAPHIE : Né le 12 décembre 1905, en Ukraine,  à Berditcherv, (ville célèbre, grâce au rabbin  Levi Yitzhok de Berditchev , un des plus populaires de l'histoire du 'Hassidisme,  décédé un siècle plus tôt, lui même disciple de Dov Baer de Mezeritch ), Vassili Grossman étudie à Kiev puis Moscou et devient ingénieur chimiste en 1929. Après son divorce en 1932, il se consacre à l'écriture et abandonne son métier.  Sa première nouvelle publiée en 1934.  "Dans la ville de Berditchev", reçoit les encouragements de  Maxime Gorki.
Alors que les purges soviétiques battent leur plein, Porte-parole du régime soviétique (qui le nomme en 1937 membre de l'Union des Écrivains Soviétiques)  il se porte volontaire pour devenir correspondant de guerre dans les rangs de l'Armée rouge de 1941 à 1945, après avoir été réformé pour le service militaire.A la fin de la guerre pourtant, sa conscience politique évolue en profondeurSon entrée à Tréblinka en juillet 1944 et la nouvelle de la mort de sa mère ont sans doute été le déclencheur ou  alors  un puissant accélérateur de ces nouvelles prises de position . Il  mettra sa plume au service de la vérité d'abord avec " L'enfer de Tréblinka ".
 " Même quand elle est terrible, l'écrivain doit écrire la vérité et le lecteur la connaître."




Pour se mettre dans l'ambiance, le film du réalisateur russe, Nikita Mikhalkov ( 1984) : Soleil trompeur . Le colonel Kotov (joué parle réalisateur) se repose en famille dans sa datcha.  Alors que chacun aspire à profiter de cette belle journée d'aout 1936,  le colonel se voit invité  par un agent des renseignements du NKVD Mitia, en toute discrétion à le suivre...







2 commentaires:

  1. Bonjour Emmannuelle, votre article est très intéressant. Moi je suis à la recherche des photo de Grossman jeune. Je me demandais si par hasard vous savez d'où vient la photo de Grossman qui est au début de votre article? Je vous remercie d'avance! Alexandra

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    1. Merci, excusez ma réponse tardive. Cela fait un moment que j'ai écrit cette chronique sur Vassili Grossman, et à vrai dire, je ne me souviens pas comment j'ai trouvé cette photo dont vous me parlez ... Désolée.

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