mercredi 27 juin 2012

Lignes de faille de Nancy Huston


 
"Suffisamment fort et incroyablement présent"voilà  comment je décrirais le souvenir qu'a laissé en moi  ce livre ce Nancy Huston, en  parodiant Jonathan Safran Foer.
.Il n'est pas exclu que ma lecture récente du best-seller " Extrêmement fort et incroyablement près",  ne soit pas à l'origine de mon désir de parler du livre de Nancy Huston, que j'ai lu , bien avant la création de ce blog, c'est dire à quel point ce livre a laissé des traces et continue  encore de m'imprégner. 
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Mais pourquoi ?  De quoi s'agit-il donc ?
Le roman est découpé en quatre parties qui sont chacune des récits à la première personne  de  4 membres de cette famille. Un pour chaque génération. Un des points forts du récit réside dans le fait qu'il  ne procède pas par chronologie Au contraire, nous remontons le temps, à travers l'enfance de 4 personnes. Si l'auteur voulait nous rappeler que les parents sont aussi les enfants de leur propre parents, c'est  fait. Cette vérité toute simple,en cache une autre. Nous sommes le résultat d'une histoire familiale, que l'on ignore parfois et que nous transmettons à notre insu à nos descendants. 
Le premier à ouvrir le bal est un petit garçon de 6 ans, Sol. C'est par son regard,  et avec ses mots que l'auteur nous plonge dans la vie de sa famille. Fils de Tessa et Randall, Sol est un enfant curieux, qui maitrise bien internet. La guerre en Irak  est une de ses obsessions, la propreté, en est une autres. Il sait se montrer à certains égards tyrannique, comme peuvent être les enfants, surprotégés auxquels des parents culpabilisés d'être ce qu'ils sont, accordent tout ou presque.Pourtant c'est un garçon fragile et inquiet.  Voilà  comment il décrit les membres de sa famille:

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«  A vrai dire c'est mamie Sadie qui a choisi mon prénom. elle avait toujours regretté de ne pas avoir donné un  nom juif à mon père alors à la génération suivante elle n'a pas voulu rater le coche une deuxième fois  ».
« Mamie Sadie est handicapée et juive orthodoxe à la différence de tous les autres membres de la  famille.  ... C'est une conférencière célèbre et sa mère à elle Erra, AGM mon arrière grand-mère est une chanteuse célèbre  et mon père sera bientôt un guerrier célèbre en Irak. »
Profitant du voyage professionnel, que doit faire Randall, en Allemagne, Mamie Sadie va décider d'emmener toute la famille y compris sa propre mère, avec laquelle elle est fâchée depuis 14 ans,  à Munich et organiser  des retrouvailles  avec Greta, la sœur de celle ci. Ce projet, consiste à retourner au cœur des origines, au creux de la faille,à la source, ou plus précisément  à ce que les allemands nommaient " fontaine de vie"  ou   " Lebensborn" . 

Dans la deuxième partie, c'est le père de Sol,  Randall  qui a 6 ans. Nous sommes alors en 1982. Il vit à New York, avec ses parents Sadie et Aron. Sa mère s'absente régulièrement  pour se rendre en Allemagne et  poursuivre ses recherches. Ce qu'elle a besoin de saisir, ce sont les ramifications qu'entretient sa propre mère avec l'Histoire. Elle fouille, enquête. c'est son identité à elle qui est en jeu. 
Le petit Randall entend sa mère en parler. Il l'interroge :
« Silence sur le siège avant; 
-"M'man ?
- Sadie , dis p'pa  en poussant un soupir, peut-être que cette conversation peut  attendre , qu'est-ce que tu en penses ? 
- Oui, bien sûr",  dit maman. Elle se tourne sur le siège et me donne la main pour que je puisse la tenir à nouveau, ce que je fais, mais sa nervosité me noue le ventre comme s'il allait se passer quelques chose de terrible
C'est d'ailleurs  pour cette raison que la famille s'établira quelques temps à Haïfa, en Israël, car  une des spécialistes des fontaines de vie  y enseigne à l'université.
« Même si je ne sais toujours pas ce que c'est, c'est la nouvelle passion de ma mère parce que mamie Erra y aurait séjourné toute petite, entre des familles ukrainiennes et allemande. Peut-être que c'est comme une sorte de fontaine de jouveance, ce qui expliquerait pourquoi Erra a l'air si jeune. »
Là bas aussi, les échos de la guerre parviennent aux oreilles du garçon., modifiant son  rapport au monde. La guerre du Liban mais la guerre aussi à laquelle se livrent ses parents.

Le troisième volet s'ouvre sur l'enfance de Sadie, en 1962, lorsqu'elle est à Toronto. Elevée par ses grand-parents, srticts et peu affectueux, la petite fille traine sa langueur, délaissée par sa mère chanteuse, qui part en tournées. Son amour pour elle, est immense, inversement proportionnel à son absence. Sadie en souffre et ne pourra s'épanouir que lorsqu'elle vivra enfin avec elle et l'homme qui partage sa vie et qu'ils partiront vivre ensemble à New York.
« Je me sens très timide, comme si maman était une inconnue sur qui je devais m'efforcer de faire bonne impression, alors que pour de vrai elle est ma mère. Je me roule en boule sur le canapé. Peter ( grand dégingandé, longs cheveux noirs, lunettes) s'installe au piano, maman va se mettre près de lui et je vois que pour eux cet instrument est tout sauf un adversaire: c'est un ami , un vrai pote. Quand Peter passe les mains sur le clavier, les notes ruissellent dans l'air comme une rivière au moment de la fonte. »
« J'adore les livres où quelqu'un meurt. Je rêve que ma mère meurt et que des centaines de gens viennent à ses funérailles, grand-maman et grand-papa se tiennent au bord de sa tombe, l'air affligés et je leur dis: " Mais pourquoi vous n'étiez pas plus gentils avec elle quand elle était vivante ?" »
Mais le passé se présente  parfois à l'improviste. Le rideau se déchire, comme si on n'avait jamais fini d'avoir à régler ses comptes.  Les pièces du puzzle s'emboitent, et dans la dernière partie , nous apprenons enfin la vérité  sur l'enfance de Erra-Kritsina, en Allemagne dans les années 1944-45.
 « Le soir on n'a pas le droit d'allumer les lampes parce que ça nous transforme en cible et on pourrait se faire bombarder par les avions ennemis - pas les même ennemis , me dit grand-père, que ceux que combattent Pèter et Lothar, pas les russes mais les anglais et les Américains. "Le monde entier se ligue contre l'Allemagne, il me dit. Tu trouves que c'est du jeu ? Imagine, ma petite Kristina, que tu sortes dans la cour et que tous les autres enfants se liguent contre toi pour te taper dessus tu trouves que ce serait du jeu ?»
C'est au détour d'une dispute, Greta la sœur de Kristina, lui  révélera le secret de la famille.
«  Ma tête est une pierre grosse et lourde en équilibre instable sur mes épaules. Je la laisse hocher une seule fois et j'arrête, sinon elle pourrait tomber et se mettre à rouler par terre.»

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Résumé de l'éditeur 

Entre un jeune Californien du XXIe siècle et une fillette allemande des années 1940, rien de commun si ce n’est le sang. Pourtant, de l’arrière-grand-mère au petit garçon, chaque génération subit les séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente. Porté par la parole d’enfants victimes d’événements qui les dépassent et de choix qui leur échappent – qui les marqueront pourtant toute leur vie –, ce roman se construit à rebours, de fils en père et de fille en mère, comme on suit en remontant le fil de sa mémoire. Quel que soit le dieu vers lequel on se tourne, quelle que soit l’époque où l’on vit, l’homme a toujours le dernier mot, et avec lui la barbarie. C’est contre elle pourtant que s’élève ce roman éblouissant où, avec amour, avec rage, Nancy Huston célèbre la mémoire, la fidélité, la résistance et la musique comme alternatives au mensonge.

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